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Publié le par Suzy D.
Publié dans : #Sautes Dumeur

Ah tiens ce matin devant mes biscuits d’Agua e sal je n’ai pas eu droit au premier gros titre concernant Depardieu ! Mais qu’est-ce qu’il se passe ? Sont-ce les journalistes qui n’auraient plus rien à dire sur cette affaire éminemment intéressante ? Ah mais non j’aurai mieux fait d’avaler mon gâteau sec de traviole, parce qu’il y en a eu une autre d’affaire en Une, tout aussi bien traitée que la précédente : celle de la vieille expulsée de la maison de retraite ; je me disais aussi. Alors d’avance vous me pardonnerez – ou pas mais je préviens – d’utiliser l’adjectif « vieux » à tout bout de bras, car je trouve puante cette délicatesse verbale qui provoque chez tout un chacun l'usage de termes policés quand il s’agit d’atténuer quelque chose que l’on jugerait de l’ordre du travers. Oui parce qu’a priori la vieillesse est une insulte et un naufrage même il parait, donc vieux par extension c’en est une aussi d’insulte, alors on évite de prononcer ce mot au cas où il nous sauterait à la gueule avec ses rides. A la place on dit « personne âgée ». Âgée de quoi j’en sais foutre rien, un nourrisson né de la veille est déjà le lendemain « âgé » d’un jour, mais à la place on utilise ce terme qui est un non sens complet pour désigner ces personnes qui ont dépassé allégrement la soixantaine (quoique ce chiffre peut être rabaissé ou rehaussé de façon très subjective selon notre ordre dans cette échelle d’anniversaire, car après tout on est tous le vieux de quelqu’un).

 

Donc retournons à nos moutons, les vieux moutons en l’occurrence : la vieille de 94 ans expulsée de cette maison de retraite de méchants qui ne pense qu’à faire plein de sous sur le dos de ses pensionnaires, voilà comment cela a été annoncé de prime abord. Et là tout plein de réactions outrées se sont enchaînées à la vitesse des verres de gnôle avalées par notre Gégé national (pardon elle était trop facile celle là, c’est que j’essaie de détourner votre attention tout en flattant votre démagogie cher lecteur) : effarant, honteux, scandaleux, blablabli blablabla. Là maintenant tout de suite je précise que, effectivement, expulser un être humain de son lieu de vie en pleine trêve hivernale est un acte illégal et mérite une procédure judiciaire, voilà c’est dit. Maintenant étudions si vous le voulez bien, tous les termes de cette affaire, en essayant d’évacuer un peu l’émotion et de rester factuel.

 

« Les maisons de retraite sont des mouroirs où on maltraite les vieux » : premier jugement fait par les médias. ALMA (allô maltraitance pour les personnes âgées et/ou personnes handicapés) a recensé en 2010, 3872 appels (certains étant de simples demandes d’information), dont 2171 concernaient des signalements de maltraitance à l’égard de nos aînés. 512 d’entre eux se rapportaient à des personnes vivant en institution, 1957 des gens encore à domicile. Plus de deux tiers des vieux maltraités le sont à la maison, chez eux, dans leur home sweet home. Et par qui je vous le demande : dans la moitié des signalements de maltraitance commise à l’égard d’un vieux (institution et domicile confondus), l’entourage familial est à l’origine de ses actes.

 

« Les maisons de retraite (EHPAD maintenant on dit, quand c’est médicalisé) se sucrent sur le dos des vieux et de leur entourage » : deuxième jugement fait par les médias. On évoque des prix de journée à plus de 120€ pour les plus gourmandes niveau porte monnaie, ce chiffre n'étant bien sûr pas la limite maximale atteignable. Je vais vous citer des tarifs que je connais bien puisque je bosse dans un EHPAD : 69€/jour sans le forfait dépendance fixé par le président du Conseil général, qui se monte à environ 21€/jour supplémentaires pour les personnes les plus dépendantes, ce qui fait 90€ X 30 = 2700€ par mois. Hors APA, aide au logement ou autres aides (c'est-à-dire pas beaucoup). C’est énorme, c’est cher, ça coûte une fortune, certes. Pour financer ça vous n'aurez pas assez de deux reins. Mais sinon vous en connaissez beaucoup vous des hôtels à 90€/jour qui vous offrent le toit, le chauffage, l'électricité, l'eau, une pension complète, le blanchiment du linge plat, une assistance 24/24, le matériel médical, les traitements médicamenteux (pour ceux qui sont dans la démarche d'introduction des médicaments dans le forfait en EHPAD), des activités, des soins infirmiers, des consultations psys (pas toutes les maisons de retraite en ont mais ça se généralise drôlement quand même), des interventions de techniciens pour le même prix ? Franchement ? En France je veux dire ? Et ce depuis votre entrée dans la structure jusqu’à votre mort, quelque soit votre état et les maladies contractées ? Ça coûte un œil oui, mais comment voulez-vous faire tourner un établissement sans salariés sur la base de ces prestations là ? Ils font mieux au club Med vous croyez ? Sans oublier qu’en EHPAD, même si vous n’avez pas les compétences professionnelles requises de tous les métiers (ah l'art de la polyvalence!), vous serez amenés à tout TOUT faire car nous ne disposons pas de tous les moyens nécessaires pour résoudre tous les problèmes : à vous de vous improviser assistante sociale, ergothérapeute, psychiatre, secouriste, professeur, déménageur, gardien de l’ordre, et j’en passe et des meilleures. Vider un ascenseur rempli de flotte en pleine nuit, séparer deux résidents qui se battent, téléphoner à la banque d’une petite vieille avec votre mobile perso parce que sa ligne est en panne, démêler les problèmes familiaux sur plusieurs générations, consoler un aîné parce que personne ne lui rend visite alors qu’il a oublié celle d’il y a deux heures à peine, trouver une harmonie de voisinage dans une salle à manger peuplées de 80 têtes blanches, aller chercher une carafe de vin à 6 étages en dessous parce qu’elle a encore été oubliée sur le chariot de distribution des repas alors qu'on a 20 minutes pour aider quelqu'un à manger…

 

Essayer d’insuffler de la vie dans ses braises éteintes. « Pourquoi ? » me demandait l’une de ces personnes aux tempes grises ce matin. Parce que je suis payée pour ça, j’ai failli lui dire, mais cela aurait été un raccourci honteux car nous sommes quelques uns et beaucoup à le faire aussi pour le cœur, pour le leur et le nôtre, même quand ça parait complètement foutu.

 

Pour 90€ par jour nuit comprise, ne l’oublions pas. Alors certes les Conseils généraux et l’ARS mettent la main au porte-monnaie pour financer une part des dépenses du personnel, j’évoque ici la fameuse convention tripartite (si vous voulez plus d’infos sur ce sujet http://www.ehpad.com/quelle-est-limportance-de-la-convention-tripartite-pour-les-ehpad/). Le financement est établi sur un effectif limitatif sur la base de calculs savants ultra complexes et pervers osons le dire, en faisant une moyenne pondérée des Gir et des pathos. Le Gir c’est le groupe auquel vous appartenez en terme de dépendance : si vous êtes autonome sur tout y compris lacer vos chaussures et éplucher une pomme, vous êtes en Gir 6 (ou « un Gir 6 » classe non ?), si vous avez besoin d’aide pour tout tout et tout, vous êtes un Gir 1 (oui à un moment vous n’êtes plus qu’une étiquette et un chiffre). Le Pathos lui prend en compte les pathologies et les soins associés. Autrement dit plus vous accueillez de personnes en Gir 1 (grabataires, avec désorientations évoluées, etc) et avec un pathos lourd (maladies psychiatriques invalidantes, vieux appareillés avec des sondes gastriques, etc), et plus vous obtiendrez des pépettes des autorités de tarification. Et plus vous pourrez créer de postes aussi. Vous pigez la sournoiserie du système ? Tout est fait pour que les vieux soient jugés sur la base de critères inhumains faisant état de constat de manques et non plus de ressources et de potentialités ! Vous êtes forcément reconnu comme déficient, et si, malheureux soignant ou personnel paramédical, vous osez retaper un petit vieux pour que de nouveau il galope sur ses pattes et qu’il aille aux chiottes tout seul sans mettre de protection, vous risquez de perdre une partie de votre financement, qui sert à pérenniser les postes du personnel !

 

Alors oui les institutions accueillant des personnes fragiles sont forcément maltraitantes, venant de ce postulat que les instances nous infligent. Ah merde j’avais dit que je ne mettrai pas d’émotions et je viens d’en coller une tartinée. Et alors oui aussi quand une personne hébergée ne paye pas sa facture cela peut mettre un établissement en péril, surtout qu’en général sur une structure d’une centaine de résidents il n’y en a pas qu’une, et les procédures en cas de problèmes financiers n’atterrissent pas un beau jour dans votre boite aux lettres au bout d’un seul mois impayé. Comme dans n’importe quelle entreprise au final non ? La dame en question avait deux années d’arriérés. Plus de 40 000€ d'ardoise.

 

Autre idée reçue : « les enfants sont tellement ingrats qu'ils ont abandonné leur mère dans un mouroir et qu'ils ne paient même pas sa pension ! ». Ca doit exister les gens comme ça, oui. Ceux qui attendent que la vieille crève pour toucher l'héritage alors qu'elle leur a concocté des madeleines toute leur enfance, oui ça existe c'est certain. Maintenant qui sommes-nous pour savoir fondamentalement ce qui se passe entre les 4 murs d'un doux foyer ? Je ne prétends rien sur la dame qui a été expulsée, je ne sais même pas comment elle s'appelle, mais vous qui vous posez en juge sur les apparences, savez-vous de quoi est faite l'existence de tout un chacun ? Son histoire familiale, sa généalogie, ses coups, ses blessures, ses hontes, ses secrets, ses squelettes dans les placards, son amour, sa haine, sa vie et sa mort ? « Vous n'en saurez jamais rien » m'a encore dit la résidente de ce matin quand j'ai supputé de toute ma hauteur que peut être je sentais comment elle avait pu être, autrefois.

 

Ca calme tout de suite, et je vous souhaite de faire vous aussi ce type de rencontre avant de parler trop vite d'une famille qui s'est construite sur des centaines d'années avec des dizaines d'individus différents rapportés de tous les côtés en son sein. Vous n'en saurez jamais rien, et peut être en appréhenderez-vous une infime parcelle quand bien même vous en feriez partie, de cette famille. Et quant à l'abandon de son parent chéri dans un hospice, je vous souhaite aussi de ne jamais arriver au stade d'une situation ubuesque quand les maux du grand âge se réveillent et que vous trouvez votre mère ou votre père complètement transformé parce que vous n'aurez pas su vous adapter à leur évolution dans l'âge. Quand la parole ne se fait plus, quand le comportement nous trouble, quand le physique se dégrade, je vous souhaite de trouver les mots et l'approche justes, je vous souhaite de trouver toujours du plaisir à rendre visite à votre parent et à prendre soin de lui dans tout l'amour dont vous êtes capable. Je vous souhaite de trouver du temps entre le travail, les gosses, les plaisirs de toute vie que vous sacrifierez à un moment ou à un autre car la culpabilité sera trop forte. Je vous souhaite de trouver le pardon si votre parent vous a maltraité étant enfant et quand vous devrez payer l'obligation alimentaire dans cette situation là. Je vous souhaite toute la sagesse du monde car parfois la vieillesse ne l'est pas, sage.

 

La vieillesse est un naufrage pour tous ceux qui continuent à la comparer à la jeunesse. N'oubliez jamais qu'ils ont été et surtout qu'ils sont toujours, et vous surtout, ne vous oubliez pas. Enfin si, oubliez tout cela, parce que de toute façon la plupart du temps les vieux on s'en fout, ils nous font chier à la caisse du supermarché en y allant aux mêmes heures que nous, grands travailleurs, ils conduisent à deux à l'heure et ils sont pétés de thune, tous les vieux ressemblent à tatie Danielle, ce nouveau mètre étalon gériatrique, alors merde cessons toute cette commisération de grâce, et retournons aux vrais problèmes de la journée : il est allé à son audience ou pas Depardieu ???

 

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