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Publié le par Suzy D.
Publié dans : #Sautes Dumeur

"Chère Mme V,

 

A chaque fois que je venais vous voir ou que j’allais vous chercher, vous me disiez tout le temps « oh non mais il ne fallait pas vous déranger oh mais je suis impotente, je n’arrive à rien toute seule, je dérange tout le monde ! je suis lourde dans mon fauteuil, vous allez peiner ! ». Moi je passais 5 minutes, 10, et dans les bons jours 20, debout, à discuter du bout de gras avec vous. En même temps je prenais des nouvelles de vous, j’évaluais votre humeur, je faisais un tout de nos discussions pour en tirer quelque chose de concret, à écrire dans les transmissions, à rédiger dans un compte rendu, parce que bizarrement on finit toujours par culpabiliser d’être avec les gens « sans rien faire », alors fallait que je ponde quelque chose de concret. C’est ridicule je sais. Surtout quand c’est son métier de « rien faire » et pourtant de faire tout à la fois.

 

Ces dernières semaines je me suis assise.

 

Il n’était pas encore trop tard. Je savais que la maladie de votre mère vous avait gagnée à votre tour, et qu’elle avait beaucoup grappillé de terrain. Elle était en fin de grignotage, je l’ai senti, vous l’avez senti. Je me suis assise. Je suis restée beaucoup plus longtemps. Comme d’habitude vous m’avez dit que vous étiez inutile, lourde, et que vos gestes étaient de plus en plus difficiles à faire. Comme d’habitude nous avons discuté du bout de gras, de la banque dans laquelle vous travailliez, du service médicalisé où vous étiez, du prix de l’essence, du gâteau sec pour diabétique auquel vous aviez droit à plus de 90 ans en guise de goûter.

 

Comme d’habitude.

 

Comme d’habitude je me suis levée. Et pas comme d’habitude, devant la poignée de la porte de votre chambre, vous m’avez dit « j’espère que ça ne va pas durer trop longtemps ». Longtemps quoi, il ne fallait pas être grand clerc pour deviner. Nous avons arrêté nos discussions de comptoir. Vous avez rajouté « oh et puis venez là que je vous serre dans mes bras, c’est peut être la dernière fois que je vous vois ». Effectivement ce fut la dernière fois, alors pas physiquement parce qu’ensuite je suis venue un petit peu tous les jours, mais psychologiquement, psychiquement - et plein d’autres trucs qui se terminent en « ment » - vous n’étiez plus là, vraiment plus là, vous aviez décroché.

 

Il y a au moins cela que je n’aurai pas raté, nos adieux. La seule chose que je ne regretterai pas, ça et toutes nos discussions moi debout, vous dans le fauteuil, à bavasser sur tout et rien. Je me suis absentée quelques semaines et à mon retour j’ai appris que vous étiez morte. La veille. Je ne vous ai pas ratée de beaucoup. Vous aviez mieux à faire, partir.

 

Après tout s’est enchainé : j’ai mis plein de lettres dans des enveloppes, j’ai écrit des tas de lignes en direction de gens qui ne me liraient jamais, j’ai annoncé à des vivants d’autres morts mais pas la vôtre, j’ai écouté des problèmes qui n’existaient pas, j’ai imprimé des photos de gens décédés et toujours pas la vôtre, je me suis justifiée sur des choses dont je n’étais pas à l’origine, j’ai prêté l’oreille à de vrais problèmes dans le vide, j’ai répété, répété et répété, j’ai dit à une vieille dame de ne pas appeler sa voisine « salope », j’ai tenté d’en convaincre une autre d’aller dans un endroit où elle n’a jamais voulu mettre les pieds, j’ai mangé vite pour éviter d’entendre les sempiternelles discussions démago sur le monde qui va mal, j’ai invité des gens qui ne viendraient pas, j’ai réservé des chambres d’hôtel, regardé des horaires de train, et j’ai surtout vu le verre à moitié vide.

 

En sortant du lit samedi midi j’ai acheté des fleurs roses pour des obsèques mais pas pour les vôtres.

 

A un moment à la maison de retraite je me suis retournée et j’ai vu une affiche annonçant les vôtres, d’obsèques. Qui étaient passées depuis au moins une bonne semaine. C’est dire aussi la fraîcheur de l’affichage. Et la mienne de fraîcheur tiens, j’ai oublié de caler vos obsèques sur mon agenda, entre cent coups d’agrafeuse et un mail inutile d’une cinquantaine de lignes.

 

Notre dernier rendez-vous. Vous couchée, moi debout.

 

Je me serai assise pour la peine tiens.

 

Mais pourquoi je me sens merdeuse comme ça ? après tout ça n’est qu’un travail ?"

 

 

 

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