Un des derniers livres de Stephen King que j'ai lu l'année dernière, "Cellulaire", traitait de la contamination des possesseurs de téléphone portable, toujours vissé à leur oreille, par un virus zombifiant, et les quelques survivants étaient les rares à ne pas être obsédés par cet engin asservissant. C'est à dire queue d'chi (je sais pas si ça s'écrit comme ça mais on s'en tape).
Hier je suis partie comme une fleur de chez moi sous une pluie battante et c'est dans le bus que je me suis aperçue que j'avais oublié mon portable au chaud avec sa recharge de batterie vissée au cul. Et vous savez quoi ? Je m'en suis tapée complètement, mais alors je m'en suis battue les ovaires par terre comme le jour de la "perte" de mon pucelage. C'est la seconde fois que ça m'arrive (pas la perte de pucelage, l'autre). La première ça m'avait terriblement angoissée, j'avais oublié mon engin de malheur au taf et alors que j'étais bien avancée dans le trajet j'ai failli faire demi tour pour le récupérer. Failli. N'empêche que j'ai mal dormi en l'imaginant tout seul dans ce bureau tout froid, tout seul en pleine nuit, et inévitablement il allait se passer un truc horrible genre une bombe nucléaire allait anéantir la maison familiale avec tous ses occupants à deux ou quatre pattes, et moi fille indigne je n'étais pas joignable.
Elle n'est pas joignable la fille indigne, même avec une ligne fixe. En état de fonctionner. Sans la sonnerie coupée. Pire Brad Pitt de passage dans ma région, allait me filer rencart ce soir là et il n'avait pas mon numéro de téléphone fixe. Le rateau de la mort. J'allais le regretter toute ma pitoyable existence.
Et vous savez ce qui s'est passé ? Bah rien.
Ma question est - et je suis sûre que vous vous l'êtes posée aussi si vous êtes normalement constitué : comment faisait-on avant ? Et je rajouterai même : comment faisait-on avant BORDEL DE MERDE ????? Quelqu'un a t'il raté l'enterrement de sa vieille mère parce qu'il n'avait pas de portable ? Quelqu'un a t'il raté un contrat faramineux de plusieurs millions de dollars parce qu'il était en vacances, en week end, ou en train de bouquiner Voici, ou en train de tirer sa crampe et que DU COUP il n'était pas joignable sans son portable oublié quelque part ?
Je ne crois pas BORDEL. Ou si c'est arrivé c'est exceptionnel. Le problème c'est que le portable à la base était une bonne invention, être disponible en cas d'urgence, pouvoir joindre quelqu'un en cas d'urgence, genre je suis en rade en pleine nuit et c'est la pleine lune et j'ai peur des loup-garous. Sauf que nous ne savons plus ce que c'est qu'une urgence. Sauf que ça n'arrive pas souvent heureusement, mais que nous continuons à nous leurrer sur cette disponibilité à outrance ouverte à tous.
Tout le temps. Mieux qu'une station service avec carte bleue.
Le monde peut bien s'écrouler tiens, en citant la môme. Qu'est-ce qui peut justifier que l'on soit disponible éternellement, même en pleine dégustation de camembert délicieusement vieilli, même en plein boulot alors que l'on vient de tendre une boîte de kleenex à notre interlocuteur, même en pleine immersion dans la vie de Camille Claudel alors que l'on sent les poussières de marbre, même en pleine intimité quand on s'essuie le cul et qu'on se speede parce qu'il faut toujours se speeder pour répondre et qu'on ne peut même pas se laver les mains parce qu'il faut décrocher ce putain de téléphone sinon ; même quand, et même quand rien.
D'abord.
Rien, rien, rien, rien de rien. Alors oui je suis sauvage, alors oui je me sens envahie très très vite, alors oui toute la journée je vois plein de monde genre 38 personnes et 59 bonjour(s ?), et que ça me fait chier royalement de parler du temps mais que je suis polie ; donc, en conséquence, ça peut m'arriver deux semaines entières voire trois mois de plus de ne pas répondre au téléphone matin-midi-soir parce que.
Parce que. Parce que d'abord.
Donc hier le portable "oublié" chez moi m'a rempli les poumons d'air. Et j'ai eu un appel en absence. Qui n'a pas laissé de message. Ca devait pas être grave. Ca l'aurait été on m'aurait dit de rappeler. Et puis d'abord c'est même pas un numéro que je connais. Et aujourd'hui ? Aujourd'hui j'ai oublié, omis, lâché, abandonné mon truc qui sert à être joignable tout le temps, dans le fond de mon sac à main, sans son, sans flash lumineux genre feu d'artifice en plein salon histoire de ne pas se faire oublier.
Oublier, j'ai dis oublier ? Aux oubliettes de l'allo-land donc machin truc. Repose pas en paix.
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