Tout pour être heureux.
Tout pour être heureuse.
Notre société moribonde souffre d'un mal plus puissant que l'Ebola et la maladie du sommeil réunis : le fast psy. Le fast psy se consomme de façon hamburgeresque, salit les mains avec sa sauce collante, vous laisse de la merde non identifiée dans les dents, se paie pas cher et s'oublie tout aussi rapidement. Le fast psy c'est pire que la psychologie de comptoir car au moins cette dernière est synonyme de grosse biture la plupart du temps et de dévidage de cerveau face à un barman repu à la pratique. A qui des fois on laisse un pourboire. Ca fait du bien par là où ça passe et ça a au moins ce mérite là.
Le fast psy a pour doctrine le fait d'ignorer la face noire de l'âme utilisant à outrance une méthode Coué putride, à coups de "ça va s'arranger", "ça va passer", "c'est pas grave", "fais du sport et mange des légumes" et du final sublimissime qui fait tellement du bien aux maux du coeur et des tripes et de tout le saint Bataclan amen, j'ai nommé le fameux conseil qui remonte le moral à tous les dépressifs juchés sur le toit des cathédrales de la planète pas pour admirer la vue, le donc "mais tu as tout pour être heureuse !".
Mais oui tu as tout pour être heureuse connasse, y'en a tellement qui vont plus mal sale égoïste de merde, arrête de geindre putain ! Bah oui putain arrête de te plaindre ! Mais tu as tout pour être heureuse, je ne comprends pas !
Tu es jolie - les apparences c'est très très important oh la la oui et puis avoir des gros seins aussi.
Tu es jeune et en bonne santé - je sens des tumeurs envahir et infester mon cou, je n'ose plus effleurer ma peau car je sais qu'elles grouillent, je les sens qui prolifèrent.
Tu as du travail, tu n'es pas au chômage - tout me pèse, tout est lourd même l'air, les commérages pendant les pauses clopes interminables, les jugements de valeur disproportionnés, les affaires d'Etat pour un sac poubelle laissé ouvert, et puis tous ces petits vieux qui n'en finissent plus de ne pas être aimés. Et qui meurent sans cesse meurent sans avoir laissé de place de trace dans les esprits. Et qu'on remplit une fois partis.
Tu as un bon salaire, tu as un toit sur la tête, tu peux manger à ta faim tous les jours - que faire de cette âme qui crie et qu'on réprime, de cette âme qu'on ne laisse pas hurler parce qu'il faut montrer à la face du monde que tout va bien, qu'il y en a des pires, qu'on a tout pour être heureux.
Que faire de ces origines dont jamais on ne connaîtra la source probablement pestiférée, de ces gènes subtil mélange entre Vlad Tepes et la Noiraude, le tout ayant fait sa communion à Loudun ; que faire de cette multitude de squelettes tombant en poussière dans le coffre fort familial dont on a oublié le code depuis des siècles ; que faire de cette détresse abritée sous un même toit qui contamine tout ceux qui la touche et qui colle à la peau et qui colle à la peau et qui colle à la peau.
Dont on a oublié le nom qui n'est gravé nulle part.
Personne n'en sortira indemne.
Mais tu as tout pour être heureuse arrête de te plaindre, ça suffit maintenant !!!!
Sauf qu'on n'a jamais commencé à se plaindre. Sauf qu'on a encore rien dit même pas un début de quelque chose. Sauf qu'on a même pas encore desserré les dents dans l'éventualité possible qu'il y ait un gros truc qui déconne mais qu'on ne sait même pas quoi encore, ni comment il s'appelle, et que ça commence déjà à douiller. Et que déjà ça fait mal. Sauf qu'il ne faut même pas y penser, à quoi ça sert de remuer tout ça ? On sait jamais, un jour on pourrait ressentir le besoin de se plaindre et de faire chier son monde à cause de ça.
Le fast psy a pour praticien des gens qui ont une âme qui s'ignore. Et qui conseillent aux autres d'ignorer la leur.
Au moins les malheureux ont-ils une chance : celle d'avoir tout pour être malheureux et d'être reconnu légitimement pour ça. D'en avoir le droit.
C'est la seule. Mais elle est de taille.


