Ceux qui me lisent depuis le début, ou qui ont rattrapé le retard plus tard, savent que la Dumeurie ne ressemble pas à la Toscane douce et
belle de Vinci, dixit l'autre poète à deux balles. Non la Dumeurie est une contrée ignorée des cartes normatives, où sévit la colère des diables et le sarcasme des survivants ; là bas le mal
d'être mort plane pour celui qui vit tourné vers le passé, et difficile de s'y faire une place quand on a réussi, au moyen terme d'un labeur jamais achevé, de dépasser le stade de la survie. Il
ne faut jamais s'endormir en Dumeurie. C'est qu'en plus, certains endroits plus chargés que d'autres dans le périmètre dumeurien - tout au plus 200 m² dans tout l'univers - vous transportent en
3/4 de secondes dans des souvenirs jaunis, emplis de nostalgie sucrée, aigre et amère. Un peu douce. Pas encore pimentée.
Cela fait 16 ans que j'en suis partie. On peut dire tout de moi, que je suis impardonnable, frustrée, jalouse, cruelle, sarcastique, excessive, toutes les conneries possibles et inimaginables parce que dites sans connaître le moindre soupçon de mon âme, par contre la seule chose qui transparait et qui m'attire encore bon nombre de roues cassées, c'est mon formidable instinct de survie. Vous trouvez ça arrogant ? Je vous emmerde ! Et mieux vaut ne pas vous retrouver avec moi après le crash d'un avion en pleine cordillère des Andes, parce que je ne mettrai pas très longtemps à faire le calcul dans ma petite tête sur les délais vitaux avant de passer l'arme à gauche ; si vous êtes un peu dodu vous allez passer à ma casserole. Mais je ne suis pas égoïste, je suis aussi capable de donner les meilleurs morceaux à mes comparses de malheur.
Ca dépend toutefois desquels.
C'est toujours grâce à lui, que j'ai senti il y a 16 ans, avec mes 40 kilos mouillés, qu'il fallait que je me tire, que je me barre, que je me dérobe, que je m'échappe, que je m'enfuis avant de passer sous une autre barre fatidique. Maintenant j'en suis partie. L'année dernière j'ai déterré les derniers et non les moindres, cadavres du jardin ; aujourd'hui quasi jour pour jour, j'y suis retournée pour voir si les trous étaient bien bouchés. Dans le jardin de mon père, il y a une petite fille qui arrose les plants de patates avec un arrosoir trois fois trop grand pour elle, mais elle est blonde cette fois, autrefois elle était brune avec un teint plus basané. L'homme derrière elle qui lui montre les plantations à arroser, a un pneu michelin autour de la taille, au moins un pneu de 4X4. Il a perdu de sa superbe, il est inquiet, le voisin d'à côté "de l'âge de ta mère" ne revient plus à la maison, il est foutu, il va aller chez les vieux. Il me montre de la main l'attirail désordonné qui jonche son sanctuaire vert, il y a du chienlit parfumé à l'orange dont il a oublié le nom mais qu'on peut faire en infusion, des cagettes et du bois qui s'empilent, du polystyrène en morceaux, une poule malade qui ne sort plus de son nid. "Regarde y'en a partout ! C'est du boulot un jardin, je suis vieux !"
Je le sais, j'en ai entretenu un l'année dernière, si tant est que creuser des trous entretienne, ça n'a pas encore poussé mais je pense que ça va venir. Je lui fais remarquer que son coin de paradis bordélique ressemble de plus en plus à celui de son père, là bas près de la mer aux sardines. Il ne dit rien. Bientôt j'en suis sûre, il aménagera un lit de fortune quand il en aura marre de voir les "Feux de l'amour" avec ma mère, surtout que ceux-ci n'ont jamais été vraiment allumés. J'ouvre mes sens à l'univers de mon père, son potager bordéliquement poétique, je ferme les yeux et les sanglots ne tardent pas à monter dans ma gorge nouée ; j'ai passé le tiers de ma vie dans ce jardin là, à nourrir mes lapins avant que mes paternels ne les dévorent, à tenter de domestiquer une araignée nommée Joséphine avec des mouches que j'écrasais, à le voir mon idole d'antan arracher une mauvaise herbe ici et là, une feuille de menthe derrière l'oreille. A y consoler ma mère, pleurante et hurlante personne ne savait pourquoi ou alors c'était pas grand chose, à la nuit tombée, sur cette terrasse où on faisait sécher le linge.
La corde y est toujours. Et aujourd'hui même y flotte du linge noir. Alors que nous ne célébrons aucun deuil. Enfin moi plus mais eux, sûrement peut être. Nous venons du pays où la saudade intraduisible règne en maîtresse injuste.
Dans le jardin de mon père il y a tout cela. Une machine à remonter le temps, une faille immatérielle dans une autre dimension, et mille végétaux qui y poussent de façon luxuriante et anarchique.
Cela fait 16 ans que j'en suis partie. On peut dire tout de moi, que je suis impardonnable, frustrée, jalouse, cruelle, sarcastique, excessive, toutes les conneries possibles et inimaginables parce que dites sans connaître le moindre soupçon de mon âme, par contre la seule chose qui transparait et qui m'attire encore bon nombre de roues cassées, c'est mon formidable instinct de survie. Vous trouvez ça arrogant ? Je vous emmerde ! Et mieux vaut ne pas vous retrouver avec moi après le crash d'un avion en pleine cordillère des Andes, parce que je ne mettrai pas très longtemps à faire le calcul dans ma petite tête sur les délais vitaux avant de passer l'arme à gauche ; si vous êtes un peu dodu vous allez passer à ma casserole. Mais je ne suis pas égoïste, je suis aussi capable de donner les meilleurs morceaux à mes comparses de malheur.
Ca dépend toutefois desquels.
C'est toujours grâce à lui, que j'ai senti il y a 16 ans, avec mes 40 kilos mouillés, qu'il fallait que je me tire, que je me barre, que je me dérobe, que je m'échappe, que je m'enfuis avant de passer sous une autre barre fatidique. Maintenant j'en suis partie. L'année dernière j'ai déterré les derniers et non les moindres, cadavres du jardin ; aujourd'hui quasi jour pour jour, j'y suis retournée pour voir si les trous étaient bien bouchés. Dans le jardin de mon père, il y a une petite fille qui arrose les plants de patates avec un arrosoir trois fois trop grand pour elle, mais elle est blonde cette fois, autrefois elle était brune avec un teint plus basané. L'homme derrière elle qui lui montre les plantations à arroser, a un pneu michelin autour de la taille, au moins un pneu de 4X4. Il a perdu de sa superbe, il est inquiet, le voisin d'à côté "de l'âge de ta mère" ne revient plus à la maison, il est foutu, il va aller chez les vieux. Il me montre de la main l'attirail désordonné qui jonche son sanctuaire vert, il y a du chienlit parfumé à l'orange dont il a oublié le nom mais qu'on peut faire en infusion, des cagettes et du bois qui s'empilent, du polystyrène en morceaux, une poule malade qui ne sort plus de son nid. "Regarde y'en a partout ! C'est du boulot un jardin, je suis vieux !"
Je le sais, j'en ai entretenu un l'année dernière, si tant est que creuser des trous entretienne, ça n'a pas encore poussé mais je pense que ça va venir. Je lui fais remarquer que son coin de paradis bordélique ressemble de plus en plus à celui de son père, là bas près de la mer aux sardines. Il ne dit rien. Bientôt j'en suis sûre, il aménagera un lit de fortune quand il en aura marre de voir les "Feux de l'amour" avec ma mère, surtout que ceux-ci n'ont jamais été vraiment allumés. J'ouvre mes sens à l'univers de mon père, son potager bordéliquement poétique, je ferme les yeux et les sanglots ne tardent pas à monter dans ma gorge nouée ; j'ai passé le tiers de ma vie dans ce jardin là, à nourrir mes lapins avant que mes paternels ne les dévorent, à tenter de domestiquer une araignée nommée Joséphine avec des mouches que j'écrasais, à le voir mon idole d'antan arracher une mauvaise herbe ici et là, une feuille de menthe derrière l'oreille. A y consoler ma mère, pleurante et hurlante personne ne savait pourquoi ou alors c'était pas grand chose, à la nuit tombée, sur cette terrasse où on faisait sécher le linge.
La corde y est toujours. Et aujourd'hui même y flotte du linge noir. Alors que nous ne célébrons aucun deuil. Enfin moi plus mais eux, sûrement peut être. Nous venons du pays où la saudade intraduisible règne en maîtresse injuste.
Dans le jardin de mon père il y a tout cela. Une machine à remonter le temps, une faille immatérielle dans une autre dimension, et mille végétaux qui y poussent de façon luxuriante et anarchique.
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