Samedi 22 mars 2008
Mourir seul. Voilà la plus grosse angoisse de l'être humain juste après celle de mourir tout court. Mourir seul est ressenti comme un échec par les gens vivant à plusieurs dans le même lieu, avec un soupçcon de pensée misérabiliste à l'égard du défunt isolé, et mourir seul est la terreur des gens solitaires et/ou abandonnés, percevant avec affres grandissantes, que ça pourrait leur arriver à eux aussi. S'étouffer bêtement avec une poignée de cacahuètes, chuter sur un sol mouillé et se fendre le crâne, faire une stupide crise cardiaque alors que le palpitant tournait comme une horloge jusqu'à présent. Tous nous percevons en ces instants de lucidité éclair la minabilité et la petitesse de nos existences.

Oui mais voilà. Ce que ne sait pas ou ne veut pas voir la grosse majorité des mortels, c'est que dans une foule hurlante mitraillée par des militaires ou dans une boîte de nuit bondée étouffé par ses propres vomissures, on meurt toujours seul. Toujours. Et il va falloir arrêter de se voiler la face à ce sujet, la mort comme la naissance, sont les deux seules et uniques expériences que l'on vivra de façon totalement orpheline. Il ne faut pas se leurrer. Qu'un pékin lambda dans l'assistance ou votre cher fils adoré vous serre la main au moment fatidique, c'est seul que vous êtes né expulsé de la matrice chaude de votre mère, c'est seul que vous mourrez et dans le froid encore, parce que même sous les Tropiques il fait froid par là bas. Tous le disent avant le grand départ. Oh vous pouvez me qualifier de grosse arrogante parce qu'elle est encore là la Suzy, bien vivante à taper ses leçons sur son petit clavier, mais moi de façon très morbide et probablement aussi sous la coupe d'une énorme névrose frôlant quelques fois le délire dans toute sa puissance, j'ai l'extrême humilité d'observer ce qui se passe chez les mourants, d'écouter ce que disent les personnes qui les accompagnent, et de savoir que même en faisant tout ça, je sais que je ne pourrai jamais apprivoiser ma grande amie et percer un seul de ses mystères.

Mais la seule palabre qu'elle m'ait sifflée à l'oreille plus d'une fois sans aucun secret, c'est que je serai seule face au néant intersidéral. Et que les autres qui suivraient aussi. Et que tous ceux qui y sont passés bien avant il y a des siècles, également. Là dessus aucun mystère. Qu'on soit le roi Soleil ou Mme Michu de la boucherie d'en face, tout pareil. La seule différence entre ces deux là c'est le cas d'espèce qu'on fera d'eux dans les journaux ou pas. Même après votre trépas on jugera votre façon de mourir. Il en est ainsi. Vivre seul comme mourir seul est très mal vu, mais laissons leur là cette suprême illusion aux entourés en toutes circonstances, c'est rassurant sûrement ce type de constat et peut être pas du tout mesquin finalement. On se dit qu'à nous, accompagné, célèbre ou entouré d'une grande famille, ça n'arrivera pas, non non non.

La seule certitude qu'on peut avoir sur le fait d'être en présence de quelqu'un juste avant la fermeture du rideau, c'est peut être qu'éventuellement il reste une toute petite chance d'être sauvé. Seulement voilà tout le monde n'a pas la chance de tomber dans les bras d'un urgentiste ou d'un monsieur en uniforme, et encore faut-il avoir le réflexe quand on n'appartient à aucune de ces deux catégories là, d'attraper son téléphone portable, de faire le bon numéro, et de garder son calme pendant la foule de questions que va vous poser l'interlocuteur à l'autre bout du fil. Peut être aurez-vous la chance de rester encore un peu en sursis si vous habitez pas trop loin d'un hôpital ou d'une centrale d'ambulances. Sinon vous avez de bonnes chances de finir dans votre trou.

Mais peut être que votre heure était tout simplement arrivée ?

Au début de ma carrière j'étais totalement certaine que pour les personnes âgées l'évènement était complètement naturel et pas du tout craint. Et je partais les questionner à ce sujet, probablement pour me rassurer aussi, et tous me disaient qu'ils avaient fait leur temps, qu'ils avaient bien vécu, que c'était normal et qu'ils n'avaient plus rien à faire là de toute façon, tout perclus de rhumatismes ou de cancer ravageur qu'ils étaient. Aucun ne m'a menti. Mais la plupart - pour ne pas dire la totalité - n'avait jamais été confrontée à l'autre bout au final, et même les rescapés puisqu'ils y avaient survécu. On ne peut pas savoir tant qu'on est pas en face de la Mort. Impossible de se l'imaginer, impossible de se la représenter. Impossible de rester zen face à elle et de l'accueillir avec une poignée de mains chaleureuse, que l'on soit bouddhiste ou musulman, tous nous aurons la trouille au moment venu je vous le dis. Mais faut-il refuser cette peur glaciale, faut-il la combattre, faut-il refuser l'essence même de cette dernière émotion fulgurante ? Elle sera le signe que vous êtes encore en vie. Malgré tout on s'y raccroche jusqu'à la fin.

Les plus philosophes face à la mort appellent quand même leur mère.

Les plus en phase un tout petit peu avec cette réalité dérangeante et terrorisante, attendent que les personnes présentes dans la chambre passent 5 minutes aux chiottes pour prendre la tangeante. Seuls. Sans se mentir.

Les plus lucides et les plus tarés aussi, n'attendront pas la retraite pour concrétiser tous leurs désirs et penseront à la Faucheuse tous les jours où ils lui survivront. A chaque instant ils auront conscience de leur insignifiance de vivant en sursis.

Et vous dans quelle catégorie êtes-vous ?

par Suzy Dumeur publié dans : La vie, l'à mort, le cul
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