L'enfer c'est les autres. Banalité affligeante démontrée quotidiennement pour les plus sauvages d'entre nous. Et si, et si, l'Enfer majuscule était plutôt cette
absence d'autre ?
Cet autre au patrimoine génétique quasi identique au vôtre, cet autre constitué à une époque préhistorique de la même chair et du même sang que vous, cet autre que vous sentez si proche mais si
lointain sous cette terre fraîche à peine retournée, cet autre dont on vous parle depuis toujours mais dont vous n'avez jamais touché la peau, jamais senti l'odeur, jamais entendu le moindre de
ses cris ou même de ses soupirs.
Alors j'imagine. Imaginer c'est tout ce qui reste car comment se fier à une matrice idéaliste, où quelque part dans ses chemins torturés de douleurs, le seul enfant, l'unique, est un enfant mort.
Au côté duquel vous ferez toujours pâle figure, vous survivant entre les décombres, forcément pourvoyeur de déceptions maternelles. Vous, vous n'hésitez plus à l'envoyer paître. Lui, n'a pas le
téléphone et bouffe le fil du combiné par la racine.
Alors j'imagine. J'imagine sans réalisme aucun ce que ta vie aurait pu être et ce qu'elle ne fut jamais. Ce que fut la nôtre avant le verdict télégraphique. Hélas ou pas hélas, de toute
façon c'est comme ça, c'est la vie comme ils disent tous avec leur bon sens éclairé à la va-vite, eux qui ne sont pas dans le noir et qui ne savent même pas quoi faire de leur lumière donnée en
trop les cons, eux qui se plaignent en permanence du prix de l'essence, de la pluie qui tombe et de la taxe foncière qui ruine leur existence. Et toi à côté, l'enfant vivant - ou luttant
quotidiennement pour le demeurer - qui se débat avec des substances de toi.
Des miettes. Une infinité de miettes que tu tentes de reconstituer à table à chaque repas. En petit tas tout serrés, balayé d'un coup de main à chaque débarassage.
Toi de qui je n'ai que des photos en noir et blanc, et une UNE putain de photo en couleur où je n'étais pas née, où je te vois rose et nu comme un ver
criant tous les diables ou tous les je ne sais quoi, criant, s'époumonant, hurlant, exprimant peut être le néant, toi soi-disant silencieux comme une tombe, s'il fallait la croire elle. Une
visionnaire, elle.
Je n'ai jamais entendu tes putains de cris. Qu'est-ce que j'aurai aimé pourtant, histoire de la faire taire, cette douloureuse survivante, celle qui dis que tu étais comme ci et pas comme ça ;
qu'est-ce qu'elle en savait d'abord ? Je suppose qu'elle fait comme moi, qu'à elle aussi on t'a volé, et qu'on tente de t'imaginer toi qui n'avait pas d'odeur, ni de son, à peine une image. Même
pas trois dimensions.
Même pas. Pas grand chose à quoi se raccrocher. Quelques photos où tu as un simili de regard dans le vide. Et surtout SURTOUT une pierre tombale toute
fraîche où mon nom aussi est écrit dessus. Et il va falloir que je fasse avec, c'est déjà pas si mal hein ? Faire avec des bribes. Colmater avec du plâtre. Compacter de la substance sans qu'elle
soit balayée d'un revers de main cette fois ci. Ne jamais changer la nappe.
Imaginer. Non ne plus imaginer, c'est la porte ouverte au délire hystérique, à l'idéalisation fantasmatico-fantastique en tentative malsaine de guérison ; ne plus imaginer sous peine
d'enterrement psychique et de science-fiction mortelle. Sous peine de se mettre à la place de - pire que tous les scenarii que tu as pu imaginer - et la place du calife tu la laisses à
d'autres. Qu'elle la prenne tiens.
Que la peine se fasse - sous peine que - avec difficultés certes mais qu'elle se fasse, et qu'elle soit enterrée une bonne fois pour toutes, elle aussi, à sa place...


