Texte extrait du "Livre de l'intranquillité" de Fernando Pessoa.
Subitement, comme si quelque destin magicien venait de m'opérer d'une cécité ancienne avec des résultats immédiats, je lève la tête, de mon existence anonyme, vers la claire connaissance de la
façon dont j'existe. Et je vois que tout ce que j'ai fait, pensé ou été, n'est qu'une sorte de leurre et de folie. Je suis effaré de tout ce que j'ai réussi à ne pas voir. Je suis dérouté par
tout ce que j'ai été et qu'en fait, je le vois bien, je ne suis pas.
Je considère, telle une vaste contrée sous un rayon de soleil traversant soudain les nuages, toute ma vie passée ; et je constate, avec une stupeur métaphysique, à quel point mes actes les plus
judicieux, mes idées les plus claires, mes projets les plus logiques, n'ont rien été d'autre, en fin de compte, qu'une ivresse congénitale, une folie naturelle, une ignorance totale. Je n'ai même
pas joué un rôle : on l'a joué pour moi.
Tout ce que j'ai fait, pensé ou été, n'est qu'une somme de soumissions, ou bien à un être factice que j'ai cru être moi, parce que j'agissais en partant de lui vers le dehors, ou bien au poids de
circonstances que je crus être l'air même que je respirais. Je suis, en cet instant de claire vision, un être soudain solitaire, qui se trouve exilé là où il s'était toujours cru citoyen.
Jusqu'au plus intime de ce que j'ai pensé, je n'ai pas été moi.
Il me vient alors une terreur sarcastique de la vie, un désarroi qui dépasse les limites de mon individualité consciente. Je sais que je n'ai été qu'erreur et égarement, que je n'ai point vécu,
que je n'ai existé que dans la mesure où j'ai empli le temps avec de la conscience, de la pensée. Et l'impression que j'ai de moi-même, c'est celle d'un homme se réveillant d'un sommeil peuplé de
rêves réels, ou d'un homme libéré, par un tremblement de terre, de la pénombre du cachot à laquelle il s'était accoutumé.
Et je sens me peser, oui réellement me peser comme une condamnation à la connaissance, cette notion soudaine de mon individualité véritable, celle qui a passé son temps à voyager, somnolente,
entre celui qui sentait et celui voyait.
[...] Oui, je le répète, je suis comme un voyageur se retrouvant soudain dans une ville inconnue, sans savoir comment il y est parvenu ; et je pense à ces gens qui perdent la mémoire, et qui
deviennent un autre pendant très longtemps. J'ai été moi-même un autre pendant très longtemps - depuis ma naissance, depuis ma conscience - et je me réveille aujourd'hui au beau milieu d'un pont,
penché sur le fleuve, et sachant que j'existe plus fermement que tout ce que j'ai été jusqu'à maintenant. Mais la ville m'est étrangère, les rues me sont inconnues, et le mal est sans remède.
Donc j'attends, penché sur le pont, que la vérité me quitte, pour me laisser à nouveau nul et fictif, intelligent et naturel.
Ce n'a été qu'un instant, déjà passé. [...] J'ai vu la vérité un instant. J'ai été un instant avec conscience, ce que sont les grands hommes avec la vie. J'évoque leurs paroles et leurs actes, et
je me demande s'ils n'ont pas été, eux aussi, tentés victorieusement par le Démon de la Réalité. S'ignorer soi-même, c'est vivre. Se connaître mal soi-même, c'est penser. Mais se connaître, d'un
seul coup, comme en cet instant lustral, c'est avoir soudain la notion de la monade intime, de la parole magique de l'âme. Mais une clarté subite brûle tout, consume tout. Elle nous laisse nus,
et de notre être même.
Ce n'a été qu'un instant, et je me suis vu. Ensuite je ne saurais pas même dire ce que j'ai été. Finalement j'ai sommeil, car, je ne sais pourquoi, il me semble que le sens de tout cela, c'est
dormir.

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Humeurs des autres