Samedi 30 juin 2007

Il m'est tombée dessus jeudi soir... après avoir humé ses pages et malgré la force des avertissements des préfaces, pré-préfaces et introductions, je l'ai ouvert et j'ai senti la force du personnage déjà dans les deux premières pages. Je l'ai fermé, n'osant pas avancer davantage dans ses méandres sous peine de - mis mon marque page Marylin à la 32ème ; ça y est il me hante...

Il y en a 560 en tout.

Lettre envoyée à Mario de Sa-Carneiro, six semaines avant que celui-ci ne se suicide, n'y voyez pas de relation cause/effet, prenez-vous le dans la tronche tout comme je me le suis pris...

"Je vous écris aujourd'hui, poussé par un besoin sentimental - un désir aigu et douloureux de vous parler. Comme on peut le déduire facilement, je n'ai rien à vous dire. Seulement ceci - que je me trouve aujourd'hui au fond d'une dépression sans fond. L'absurdité de l'expression parlera pour moi.

Je suis dans un de ces jours où je n'ai jamais eu d'avenir. Il n'y a qu'un présent immobile, encerclé d'un mur d'angoisse. La rive d'en face du fleuve n'est jamais, puisqu'elle se trouve en face, la rive de ce côté-ci ; c'est là toute la raison de mes souffrances. Il est des bateaux qui aborderont à bien des ports, mais aucun n'abordera à celui où la vie cesse de faire souffrir, et il n'est pas de quai où l'on puisse oublier. Tout cela s'est passé voici bien longtemps, mais ma tristesse est plus ancienne encore.

En ces jours de l'âme comme celui que je vis aujourd'hui, je sens, avec toute la conscience de mon corps, combien je suis l'enfant douloureux malmené par la vie. On m'a mis dans un coin, d'où j'entends les autres jouer. Je sens dans mes mains le jouet cassé qu'on ma donné, ironiquement, un jouet de fer-blanc. Aujourd'hui 14 mars, à neuf heures dix du soir, voilà toute la saveur, voilà toute la valeur de la vie.

Dans le jardin que j'aperçois, par les fenêtres silencieuses de mon incarcération, on a lancé toutes les balançoires par-dessus les branches, d'où elles pendent maintenant ; elles sont enroulées tout là-haut ; ainsi l'idée d'une fuite imaginaire ne peut même pas s'aider des balançoires, pour me faire passer le temps.

Tel est plus ou moins, mais sans style, mon état d'âme en ce moment. Je suis comme la Veilleuse du Marin, les yeux me brûlent d'avoir pensé à pleurer. La vie me fait mal à petit bruit, à petites gorgées par les interstices. Tout cela est imprimé en caractères tout petits, dans un livre où la brochure se défait déjà.

Si ce n'était à vous, mon ami, que j'écris en ce moment, il me faudrait jurer que cette lettre est sincère, et que toutes ces choses, reliées hystériquement entre elles, sont sorties spontanément de ce que je me sens vivre. Mais vous sentirez bien que cette tragédie irreprésentable est d'une réalité à couper au couteau - toute pleine d'ici et de maintenant, et qu'elle se passe dans mon âme comme le vert monte dans les feuilles.

Voilà pourquoi le Prince ne régna point. Cette phrase est totalement absurde. Mais je sens en ce moment que les phrases absurdes donnent une intense envie de pleurer.

Il se peut fort bien, si je ne mets pas demain cette lettre au courrier, que je la relise et que je m'attarde à la recopier à la machine pour inclure certains de ses traits et de ses expressions dans mon Livre de l'intranquillité. Mais cela n'enlèvera rien à la sincérité avec laquelle je l'écris, ni à la douloureuse inévitabilité avec laquelle je la ressens.

Voilà donc les dernières nouvelles. Il y a aussi l'état de guerre avec l'Allemagne, mais, déjà bien avant cela, la douleur faisait souffrir. De l'autre côté de la vie, ce doit être la légende d'une caricature quelconque.

Cela n'est pas vraiment la folie, mais la folie doit procurer un abandon à cela même dont on souffre, un plaisir, astucieusement savouré, des cahots de l'âme - peu différents de ceux que j'éprouve maintenant.

Sentir - de quelle couleur cela peut-il être ?

Je vous serre contre moi mille et mille fois, vôtre, toujours vôtre."

Fernando Pessoa

La vie me fait mal à petit bruit, à petites gorgées, par les interstices...

par Suzy Dumeur publié dans : La vie, l'à mort, le cul
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