"Elle nous a quitté-ssssssssss, vous faites toujours la même faute Suzy ! Elle a quitté qui ? nous, donc pluriel donc on conjugue, elle nous a
quittésssssssss !". Voilà l'une des petites phrases que me disait régulièrement Mme Jeanne C, ancienne et toujours prof, relevant des coquilles dans notre feuille de chou
hebdomadaire, souvent nécrologique.
Plus de décès que de naissance par chez nous.
Sauf que la semaine dernière je n'ai pas fait la boulette. Pour annoncer le décès de Mme Jeanne C, je n'ai pas oublié le fameux "S". Je n'ai pas mis non plus de photo d'elle, car la dernière fois
que j'avais fait ça, ça avait déclenché un conflit cataclysmique, de ceux des grands Richter, parce que "Suzy je suis moche moche MOCHE !!!!!!!".
Moi je ne la trouvais pas moche ma Jeanne C, je la trouvais même marrante avec sa bouille toute ronde, ses lèvres lippues sans cesse dispensant une leçon sur le cerveau gauche et sa petite taille
probablement courbée par ses seins opulents et lourds. Elle a du avoir des sacrés nénés, Mme Jeanne C, mais je n'en ai jamais rien su, tout comme pour le reste de sa personne, car les gens qu'on
accueille ici on ne s'imagine pas qu'un jour ils aient pu avoir une autre trombine, une peau ferme et une démarche agile.
Non, nous on a toujours l'impression qu'ils ont toujours été vieux.
On a mis longtemps à s'apprécier toutes les deux, moi cancre réactionnaire je-m'en-foutiste à ses yeux, elle vieille bourrique pointilleuse réfractaire aux miens. On s'était toutes les deux
trompées à notre sujet. C'est que Jeanne C était drôlement énervante à me parler comme à une gosse de 4 ans, à moi qui ait détesté l'enfance ; et moi j'étais drôlement énervante à la rassurer sur
des sujets éminemments graves pour elle à coups de creux "c'est pas grave, c'est pas grave !". On se tapait sur le système mutuel souvent mais j'aimais la voir débarquer en plein boom de travail
ma chieuse, tout ça pour que je lui mette un coup de Tipex sur une lettre manuscrite de sa plus belle écriture, lettre qu'elle avait ouvragé une bonne partie de la nuit.
A force je me suis dit qu'elle ne descendait pas seulement pour un coup de Tipex. Elle voulait qu'on efface ensemble d'autres taches et d'autres ratures. On a dépassé le cadre comme je dis des
fois, tout en restant pudique l'une envers l'autre. J'avais réussi à gagner son respect malgré mes fautes de conjugaison, parce que je dominais la bécane et que grâce à mes engins diaboliques
(PC, scanner, entre autres), elle pouvait préparer son atelier mémoire comme la prof qu'elle avait toujours été. Elle agissait avec des plus vieux qu'elle, comme elle avait agi avec moi, de
façon scolaire, et le pire c'est qu'ils aimaient ça.
Elle avait besoin de moi. Et moi j'avais besoin d'elle.
Je me rappelerai toujours mes fous rires il y a environ 3 semaines quand elle a cru qu'elle était mourante. J'en ai vu pas mal des mourants et je n'en ai jamais vu avec cette bonne tronche là,
sinon on pourrait tous se considérer agonisant. Elle a même appelé le prêtre à son chevet. Tout le monde a défilé le fameux soir. Le lendemain elle était toujours là. Et elle a envoyé chier tous
les retardataires, un peu déçue probablement que son programme ait été modifié. J'ai ris comme une damnée parce qu'elle en faisait toujours des tonnes, même pour dire qu'elle était en train de
crever fallait toujours qu'elle emploie des circonvolutions sans fin, sans faire aucune faute de grammaire bien évidemment. Fallait être drôlement patient pour l'entendre jusqu'au bout du bout,
et j'en ai développé de bonnes doses avec elle, moi l'énervée.
A un moment je me suis quand même demandée si elle n'allait pas mourir maintenant. Elle a vu que j'avais vu et elle m'a dit "Suzy mon petit, il ne
faut pas être triste". Entre lard et cochon je n'ai pas hésité et je suis partie comme si de rien n'était, pile de devoirs sous le bras pour le prochain atelier. Elle en a annulé un, puis deux et
a assuré le troisième. Elle a fait un retour éclair à la maison mais je n'ai toujours pas voulu voir, et je suis repartie comme d'hab avec mon boulot pour le mercredi prochain. J'étais ses
petites mains, elle était le cerveau et je lui trouvais encore bonne mine à ma casse-couilles de première.
Quand j'ai vu les brancards passer et sa tête ébouriffée dessus, pas à l'aise, là j'ai compris. J'ai su que je ne la reverrai jamais mon emmerdeuse du lundi matin ; à peine réveillée d'un
week end de bitures ou autres trucs de dégénérés, et elle était déjà là ma Jeanne C à me demander qui était Gatsby le Magnifique ou si je pouvais trouver un plan de l'île de Pâques très très
détaillé avec ma machine infernale.
Mais j'ai quand même continué à scanner pour son prochain atelier, au cas où. On a bien le droit d'espérer un cas où, non bordel ? C'est qu'il fallait qu'elle soit prête pour le mercredi suivant,
il ne fallait pas que je la mette dans la mouise, moi son sauveur comme elle m'appelait quand je lui trouvais un bout de Patafix pour coller dans le salon les photos d'animaux rares que je lui
avais trouvée sur le Net. Oh mais mercredi elle sera prête ma chieuse de première, on peut être rassuré. On va bien l'apprêter, bien la maquiller, bien l'habiller. Mercredi c'était son jour
et mercredi le sera encore.
Mais ce sera le dernier.
Dans sa petite boîte en bois toute petite comme elle, j'aurai du mal à l'imaginer ma casseuse de bonbons.
Mon texte est sûrement truffé de fautes de conjugaison et personne ne pourra me le corriger. J'en ai pas envie d'ailleurs. Je ne sais pas si on écrit "j'ai ris" ou "j'ai ri" ou encore "j'ai rit".
J'ai chialé, oui je sais comment on l'écrit, et elle nous a quittés aussi, oui je crois que je sais maintenant.
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Humeurs des autres