Ma mère est un poème où les "s" seraient transformés en "che", et où la grossièreté aurait tous les passe-droits et autant dire que la cucuterie niaiseuse serait
bannie à tout jamais de notre univers si on la laissait faire. Ma mère c'est la seule personne au monde à appeler l'EDF pour signaler une coupure d'eau et à insulter le gars au bout du fil en le
traitant de raciste parce qu'il lui a dit à juste titre qu'elle n'était pas au bon numéro.
Ma mère elle achète des téléphones 8 fois par an "parce qu'ils ne marchent pas". Elle a poussé au suicide plusieurs commerciaux de SFR et de France Telecom, et elle
venge tous les gens qui se font harceler en permanence par les opérateurs de tout poil car elle les anticipe : elle les appelle avant qu'ils aient le temps d'y penser, pour poser des questions
auxquelles personne au monde ne peut répondre. Parce que personne ne pige ses questions. Sauf ses enfants, nous seuls connaissons la langue qu'elle parle.
Ma mère c'est la grande spécialiste du poisson ébouillanté. Elle a une recette imparable pour cuisiner tous les poissons, de la sardine au thon : prendre une
poêle, y mettre 5 cm d'huile, pousser les manettes du gaz à fond et attendre que l'huile saute de partout : quand les petites goutelettes vous piquent le visage alors que vous êtes à 3 mètres,
c'est que l'huile est assez chaude. Plongez votre poisson dedans. Dessus dessous une poignée d'éternité. Et dégustez le poisson fumant avec la peau qui craque. Ma mère c'est ma Madeleine de
Proust à moi rayon poissonnerie.
Ma mère est capable d'arriver en retard tout le temps ou de vous pondre un repas de Noël à 2 heures du matin parce qu'elle n'en a rien foutre de l'organisation. Ou
alors elle n'a aucune conscience du temps qui passe. Ou alors c'est les deux en même temps. Par exemple quand elle doit venir me chercher à la gare, il faut qu'elle fasse pipi 8 fois avant de
monter dans la voiture alors qu'elle n'est même pas incontinente. Ca la tranquillise. Ma mère c'est la seule à rentrer dans un magasin et ne jamais en ressortir avant les autres, même ceux
arrivés 1 heure après elle, même quand y'a pas la queue.
Ma mère voit son médecin au moins 2 fois par semaine. Le même depuis 30 ans. L'autre fois il m'a montré son dossier médical, on aurait dit le bottin de Mexico city.
Je soupçonne le malheureux de chercher refuge auprès d'un psy car quand il parle d'elle il utilise des termes très très spécialisés comme "somatisation hystérique". Ma mère c'est la seule à
appeler le médecin quand ses pets sentent très mauvais ou quand mon père s'est fait un shampooing avec du gel intime.
Ma mère fait toujours la gueule pendant les repas familiaux, c'est sa grande tradition. Elle a une moue boudeuse comme les petites filles de 5 ans, avec sa lèvre
lipue du bas qui monte sur celle du dessus et qui tremble quand vraiment elle est en colère. Elle ne fait pas ça depuis toujours car j'ai trouvé des photos d'elle avec un sourire jusqu'aux
oreilles et une tignasse crêpue qui remontent aux années 70 et des fois je me demande pourquoi elle ne rit plus.
Je crois que je sais.
Ma mère s'est perdue sur une route qu'elle a elle-même tracée et dont elle a mélangé tous les panneaux. Je ne sais pas si elle l'a fait exprès et si un jour elle
voudra trouver la bonne direction. Je crois qu'elle ne veut plus, et je crois qu'un jour elle arrivera à ses fins. Elle en aura décidé ainsi et c'est tout à fait respectable. J'ai mis longtemps à
l'accepter mais aujourd'hui je lui rends grâce à cette mère de tous les travers. C'est elle qui m'a appris la colère, et cette conception de la justice que tout le monde a oublié et dont tout le
monde se contrefout. C'est elle qui m'a donnée ce goût pour le non académisme, pour le rococo sanglant, c'est elle qui m'a donnée ce coffre pulmonaire sujet de railleries, nous entendons les
morts nous monsieur. C'est elle qui m'a donnée ces yeux noirs aux accès de fureur lusitanienne dans lesquels on peut lire la météo des orages et des éclairs.
Ma mère est un poème que nul ne peut lire sans être sorti au préalable de ses entrailles. Nous seuls avons la traduction alors ne cherchez pas à la décrypter, et
passez bien loin d'elle : elle mord.
Humeurs des autres