
D'abord l'histoire : Christine Collins est une mère célibataire qui élève son petit garçon de 8 ans Walter, pendant les années 20 à Los Angeles. Un jour, une absence au travail ne lui permet pas de rester auprès de son enfant et elle quitte donc le foyer familial pour aller faire ce remplacement. A son retour Walter a disparu. Malgré ses appels désespérés à la police de LA, le petit garçon reste introuvable pendant de longues semaines. Puis ce sont les retrouvailles tant attendues : mais l'angoisse monstrueuse va ressurgir quand Christine s'aperçoit instantanément que le garçon qu'on lui tend n'est pas son fils, et que surtout les autorités locales la forcent vaille que vaille à le reconnaître quand même...
Jusqu'à maintenant je trouvais qu'Eastwood était un réalisateur subtil, humaniste, sachant transcender les âmes de ces personnages pris en pleine tourmente de façon pudique, sans jamais tomber dans le mélodramatique larmoyant. De l'humanité il y en a toujours (oui on peut être Républicain et humain, ce sont des choses qui arrivent chez les ambivalents incasables de service), mais de la retenue plus des masses. Et c'est ce qui m'a gênée. Le film est parfait, sur-parfait pourrait-on même dire (oui la perfection peut être un défaut, comme quoi avec le bonhomme on n'est pas à une contradiction près), très académique et brillamment réalisé ; le scénario tient la route dans une densité inhabituelle (des dizaines de thèmes sont traités et jamais de façon superficielle) et une mécanique remarquablement huilée ; enfin que dire de l'interprétation ? Impeccable, tout simplement impeccable, d'Angelina Jolie à John Malkovitch, en passant par les seconds couteaux toujours mis en valeur chez Eastwood tels que Michael Kelly (le flic par qui la vérité va tout bouleverser), ou encore Jason Butler Harner que l'on se plaît à détester cordialement, encore plus que le serial killer de service.
Voilà c'est aussi mon problème, en plus du manque de sobriété dans la prise des sentiments : les personnages sont ultra manichéens, sans les zones d'ombre pourtant habituelles dans la réalisation jusqu'à maintenant nuancée d'Eastwood. Angelina Jolie campe une mère courage très courage à qui tous les malheurs de la planète arrivent, John Malkovitch interprète un gentil révérend très très gentil qui va la délivrer des griffes du Mal ; et le Mal en question donc, vient du commissariat principal de Los Angeles, outrageusement corrompu. Seul le personnage du lieutenant Ybarra tire son épingle du jeu, partagé entre le désir confortable de se plier à ses supérieurs et celui de rétablir la vérité violente et peut être la paix des âmes des mères tourmentées.
Alors vous me direz et vous aurez complètement raison, que cette histoire bourrée de tiroirs cachant des pratiques et des secrets innommables est vraie, authentiquement vraie, restituée à la ligne près. Les cauchemars épouvantables vécus par Christine Collins se sont déroulés dans la vraie vie. Donc on ne peut pas dire que le scénario est ultra chargé en grosses ficelles mélodramatiques, il est justement simple de véracité. Idem pour les personnages manichéens en diable, ils correspondent à la réalité. Ok, d'accord, certes. Oui, mais est-on obligé de traiter une histoire pareille qui forcément aura ses effets lacrymaux ou déclenchera une colère compassionnelle envers cette mère quasi seule contre tous ? Eastwood devait-il se saisir de ce dossier éminemment complexe quitte à ne plus prendre de recul sur ces personnages surinvestis dans des émotions primales ? Comment a-t-il pu traiter de thèmes quasi similaires (la violence faite à un enfant, la justice faite à soi même...) dans Mystic River aussi subtilement sans prendre parti pour ses personnages à la complexité ambivalente et être tout autre dans « L'échange » ?
Questions en suspens venant de ma petite personne auxquelles je n'ai absolument pas de réponse. Mais peut être suis-je la seule gênée par ce traitement à la limite de la pachydermie ? Excusez-moi chers lecteurs, mais inévitablement je ne suis pas à l'aise dans les réalisations réalistes très portées sur le sentimentalisme. Et pourtant Dieu/Diable sait que j'ai adoré « Sur la route de Madison ». Mais « Gran torino » devrait inverser cette tendance pas très appréciée en Dumeurie (quoique « L'échange » devrait plaire à la mère Dumeur, et lui fera lâcher ses ciseaux), pour sûr.
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Humeurs des autres