Il paraît qu'il faut dix voyages pour en parler avec un soupçon d'âme. Il m'en a fallu un. Juste un. Un que je n'ai pas vu venir, un où je ne me suis pas méfiée, un qui m'a enracinée fondamentalement en toi.
Juste un.
La première fois il ne s'est rien passé, ça n'est pas l'histoire d'un coup de foudre. Et un jour. Des semaines et des semaines. Après. C'était toi. Plus rien ne signifiait grand chose, j'étais vide, j'étais inachevée, mon coeur battant artificiellement d'une sève que je croyais nourricière.
Elle ne l'était pas.
Je ne l'étais pas.
Mais tu ne m'as pas abandonnée. Tu as planté tes crocs profondément dans ma chair inerte et tu as renouvelé mon sang anémique, au lieu d'être exsangue tu m'as laissée une âme. Tu as un nom, tu habites quelque part dans ce monde mais pourtant tu n'as jamais eu ni sang, ni chair, ni maladie même si la peste tant de fois a essayé de te prendre ; elle n'a fauché que tes habitants esclaves et maintenant elle n'existe plus.
D'aucuns avant moi ont été possédés, illustres voyageurs devenus petits à ta rencontre, si pathétiquement humains. Si mortels et si conscients de l'être face à ta magnificence. Un syndrome porte ton nom. Depuis d'autres plus vulgaires, pauvres hères pensant t'appréhender avec leurs appareils photos en bandoulière, se sont promenés en ton sein en croyant t'apercevoir. Ils ont usurpé ton patronyme, le mélangeant avec d'autres clichés sans âme, baptisant des pizzerias de ton saint signifiant. Ceux là n'ont perçu que le perceptible, tes musées aux longues files d'attente, tes odeurs de ruelle entêtantes, tes pierres millénaires.
Ils sont passés à côté de toi, se rendant invisibles sans risque d'être possédés éternellement.
Faut-il t'abaisser à cela ?
Moi je ne veux pas d'exorcisme, moi je ne veux pas être guérie, je ne souffre d'aucune maladie, je souffre de toi. Je veux que tu me rendes malade, que tel un ver tu rampes sous ma peau, je veux que tu me gangrènes et que jamais on ne t'ampute ; je n'ai que faire de mes relents mortels identitaires, je veux être toi.
Je veux te quitter, je veux replonger dans un sommeil comateux avant que de nouveau tu ne me hantes. Avant que de nouveau tu me rappelles à toi.
J'ai cru avant toi en aimer d'autres, j'ai cru pendant toi et après les aimer encore ; je me suis fourvoyée dans ces étreintes stériles ne réchauffant que la surface. Je suis allée vers eux mais toujours je reviens vers toi.
J'ai cherché longtemps mes éléments fondateurs ne rencontrant que des usurpateurs, de vagues masques de pacotille confortables et protecteurs. Je ne voulais pas être protégée. Quelques aient été leurs tentatives vaines et superficielles de séduction et mes soumissions faciles, ça a toujours été toi. Cette année encore je les jetterai au rebut, ils sont plus nombreux d'année en année ; tu les emporteras avec toi dans les flots de ton fleuve en crue ou encore les scellant emprisonnés dans ton marbre, pauvres marionnettes qu'ils seront toujours. Dans ma renaissance éternelle ils seront à jamais éteints. Comme s'ils n'avaient jamais existé.
Qui sont-ils déjà ?
Je les renie ces vulgaires pantins jouant à la vie et croyant jouer avec la mienne. Ils m'ont juste égratignée ces pauvres vampires égoïstes puant l'arrogance mortelle, je les ai laissé se fatiguer croyant emporter avec moi une étincelle de toi.
Avec eux je n'ai jamais rien été.
Sans toi je ne serai plus.
Tu es tout, tu es ma mère, mon Père, mon frère, mon enfant, mon âme.
Tu es.
Tu es et un jour je ne serai plus. Un jour dans le fond de mon lit ou ailleurs, vieille femme ou femme d'aujourd'hui, un jour je ne serai plus et dans toute la douleur de ne plus te sentir, de ne plus voir ta salive couler dans tes ruelles, de ne plus sentir le goût de ton sang dans tes breuvages, dans toute la douleur de ne plus fouler ton sol, c'est vers toi que je ramperai.
Car ça a toujours été toi.
Tu es mon royaume dans lequel jamais aucun dieu de paille n'a survécu. Tu es le maître de mes armées. Avec toi je suis légion. Et qui sont-ils ces autres déjà.
Je ne suis pas digne de te recevoir.
Laisse-moi aller vers toi à l'issue de mon chemin de croix. Si tu le veux bien.



Humeurs des autres